LiveReport : Deafheaven aux Congés Annulés

 

Lonely People with Power and Responsabilities

 

Il y a quinze ans, Deafheaven n’était qu’un duo d’amis d’enfance enregistrant une démo sur une guitare acoustique empruntée. Aujourd’hui, le groupe de San Francisco s’est imposé comme l’une des formations les plus discutées, débattues, mais aussi les plus acclamées. Ce groupe de la scène du Metal contemporain, emblématique d’une « Pitchfork Era » portée par les critiques unanimes à l’époque de la sortie du translucide Sunbather et qui porte à bras ouvert aujourd’hui, un Lonely People with Power, salué comme son meilleur disque depuis justement, le fameux disque rose et jaune.

N’ayant jamais eu l’occasion d’expérimenter un concert de Deafheaven jusqu’à présent à cause des coups du sort ou des problèmes de planning. En pleine tournée européenne pour soutenir ce fantastique nouveau disque, on a eu l’occasion de faire quelques bornes pour enfin voire sur scène le groupe. Une date unique en semaine, entre les grosses dates de festivals européens, dans l’un des carrefour de la vieille europe qui les mènera notamment aux Rotondes, à Luxembourg, le 4 août.

Line-up
George Clarke (chant) · Kerry McCoy (guitare) · Daniel Tracy (batterie) · Shiv Mehra (guitare, claviers – absent ce soir là et à priori de la tournée européenne) · Chris Johnson (basse)

Deafheaven naît en février 2010 à San Francisco, fondé par deux amis d’enfance, le chanteur George Clarke et le guitariste Kerry McCoy, qui jouaient auparavant ensemble dans un groupe de grindcore local, Rise of Caligula. Le nom du groupe assemble les mots « deaf » (sourd) et « heaven » (paradis) en hommage au groupe shoegaze Slowdive, Clarke découvrira après coup que l’expression apparaît aussi dans le Sonnet 29 de Shakespeare.

Le label Deathwish Inc., fondé par le chanteur de Converge Jacob Bannon, les signe avant la fin de l’année. Leur premier album, Roads to Judah, sort en avril 2011 : le titre fait référence à la ligne de tramway N-Judah de San Francisco, et le disque pose déjà les bases d’un style inclassable, mêlant la virulence du black metal aux nappes du shoegaze et du post-rock — un genre que la presse finira par baptiser blackgaze.

Les albums suivants creusent chacun un sillon différent. New Bermuda (2015), publié via Anti-, densifie encore la noirceur du son. Ordinary Corrupt Human Love (2018), dont le titre est emprunté à un roman de Graham Greene, vaut au groupe une nomination aux Grammy Awards pour le titre « Honeycomb ». Puis coup de théâtre en 2021 : Infinite Granite abandonne presque entièrement le black metal au profit d’un shoegaze aérien, porté par un chant clair inédit chez Clarke — un pari qui divise les fans autant qu’il conquiert de nouveaux auditeurs.

C’est avec leur second album, Sunbather (2013), que Deafheaven bascule dans une autre dimension. Écrit uniquement par Clarke et McCoy, comme la démo originelle, l’album explore l’idée d’une existence parfaite mais inatteignable, à travers un son plus lumineux, presque pop par endroits. Sa pochette — un simple dégradé pêche surmonté d’une typographie blanche — devient un objet culte, et le disque reçoit un accueil quasi unanime : Metacritic le désigne meilleur album de l’année 2013. C’est aussi à cette période que le line-up se stabilise autour de Daniel Tracy à la batterie et Shiv Mehra à la guitare, rejoints en 2017 par le bassiste Chris Johnson — une formation qui n’a plus bougé depuis.

 

Sorti le 28 mars 2025 chez Roadrunner, Lonely People with Power est le sixième album studio de Deafheaven — et le premier depuis sa signature chez ce nouveau label. Enregistré aux studios EastWest d’Hollywood avec le producteur Justin Meldal-Johnsen (déjà aux manettes d’Infinite Granite), le disque marque un retour assumé à la virulence du black metal après la parenthèse presque entièrement clean de son prédécesseur. George Clarke a expliqué que le titre ne renvoyait pas à une déclaration politique frontale, mais à une réflexion sur le pouvoir compris comme influence : atteindre le sommet supposerait, selon lui, de tourner le dos à la communauté.

L’album est aussi profondément personnel : plusieurs titres puisent dans l’histoire familiale de Clarke. « Magnolia » tire son nom de la fleur emblème du Mississippi, où il assiste aux funérailles de son oncle ; « Winona » reprend le nom de la ville où vivaient ses grands-parents et où repose une partie de sa famille. « Body Behavior », nourrie de krautrock, évoque le souvenir dérangeant d’une figure adulte exposant un enfant à du contenu pornographique en guise de complicité. Le disque se referme sur « The Marvelous Orange Tree », qui aborde le thème du suicide et emprunte son titre à un tour de magie du prestidigitateur français Jean-Eugène Robert-Houdin.

Sur scène, cette dualité se prolonge : les concerts de Deafheaven se vivent comme des expériences immersives et cathartiques, où l’assistance oscille entre déflagrations de blast-beats et embellies quasi hypnotiques. Le groupe soigne aussi le prolongement visuel de ses disques dans une athmosphère alternant entre tensions et poésies. Des intermèdes sonores de court-métrage pour accompagner « Winona » entre les pistes de la setlist. Nous n’avions jamais vu le groupe aussi remuant sur scène, je crois que nous nous étions trop habitués aux sessions filmées d’Infinite Granite et son rythme scénique plus posé imposé par l’orientation shoegazy des titres. Non, détrompez vous Deafheaven est un monolithe qui transpire et vous déboitera la machoire que vous le vouliez ou non.

Depuis ses débuts, Deafheaven cultive une esthétique du contraste : la voix hurlée, presque déchirée, de George Clarke en sueur sur les premiers rang. Le charismatique frontman en constante Aura Farming se heurte sans cesse à des nappes de guitares scintillantes empruntées au shoegaze et au post-rock, créant une tension quasi cinématographique entre violence et grâce. Cette dualité irrigue autant leur son que leur identité visuelle — chaque pochette invente un nouveau langage plutôt que de décliner une charte graphique figée : le dégradé pêche irréel de Sunbather, la photographie de rue en noir et blanc d’Ordinary Corrupt Human Love, le champ stellaire bleu et minimal d’Infinite Granite, puis le portrait frontal de Lonely People with Power. Tout est construit, rien n’est laissé au hasard et le groupe maîtrise autant cette facette dans ses disques que sur les planches, tel un San Goku d’un soir, Goerge et son band nous ont fait un Genkidama constant, brassant l’énergie de ses hôtes avec un consentement total à chaque titre. On quitte chaque track avec une sensation d’oblivion dans l’esprit et d’avoir récupérer une énergie jusqu’à là inconnu. Serait-ce enfin la fameuse théorie du Win-Win à l’action ?

On ressort du show de presque 1h20 sur le séant, moite et perdu. Autant se le dire, peu de groupes peuvent se targuer de réussir à proposer un show aussi calibré et messianique en 2026 tout en conservant un esthétisme propre et un son unique mais surtout d’une audibilité folle à n’importe quelle endroit de la salle. Petite mais superbe salle des Rotondes qui, mentionnons là aussi car elle contribue pleinement à la magie du soir, était sans doute la plus petite arène de jeux pour les américains qui ont offerts ce soir là une communion complète avec les 250 âmes déjà conquises. Deafheaven même si vous n’aimez pas le Black Metal de prime à bord, reste l’un des groupes à voir une fois dans sa vie, point.

Bravo encore aux équipes et à la direction, car porter ce choix musical fort et réussir à faire venir ce cador de la scène Post/Black Metal dans une salle si intimiste pour un tarif modique de moins de 25€, reste pour moi un petit miracle. Un cadeau régulier que font par son action culturelle les Rotondes au travers une programmation souvent de niche certes, mais justement riche en découverte et pépites actuelles de la scène indé. Pour faire venir même des cadors du genre comme les cultes Deafheaven ce soir là. Rendre la rareté musicale accessible pour tous, c’est là aussi le travail des programmateurs et des acteurs de la culture. Bravo.

La setlist du soir :

  1. Incidental I
  2. Doberman
  3. Magnolia
  4. Brought to the Water
  5. Sunbather
  6. The Garden Route
  7. Body Behavior
  8. Amethyst
  9. Incidental II
  10. Revelator
  11. Dream House
  12. Incidental III
  13. Winona

Merci encore une fois à l’équipe des Rotondes pour l’accueil et les conditions idéales !