COVID & Concerts : Un concert à cœur ouvert avec Lyre Le Temps à La Laiterie

Quelques jours après cette annonce surprise, nous avons eu la chance d’assister à l’une des représentations exceptionnelles de Lyre Le Temps à la Laiterie de Strasbourg ce samedi 6 juin . L’occasion de refouler à nouveau cette salle qui nous a accueilli des dizaines, des centaines de fois. De revoir des visages familiers et découvrir ce dispositif unique en France.

Ce samedi calme et grisâtre, la Rue du Hohwald respire lentement. La cinquantaine de spectateurs arrivent au compte-goutte à partir de 16 h 30 dès l’ouverture des portes. Les habituels agents de sécurité accueillants les visiteurs en file indienne, ont troqué la fouille nécessaire jadis pour une propulsion abondante sur les mimines de gel hydroalcoolique et du contrôle visuel des masques.

Arrivé dans l’enceinte, rien ne parait différent dans un premier temps. Le masque n’étant pas une gêne pour le moment (sauf pour les malheureux porteurs de lunettes). On pourrait presque encore se croire à l’ouverture d’une soirée lambda sans « tête d’affiche » ou l’on se masse pour être au premier rang. Non, plutôt ces soirées ou la première partie joue à 19 h 00 et démarre devant 15 pelés en les invitant à se rapprocher de la scène. Pourtant, si le lieu n’a pas changé, dès la minute nostalgique passée, on est surpris par ce niveau de décibels étonnement bas et inédit. Puis ces discrets, mais visibles marquages au sol qui nous sautent aux yeux. Enfin, c’est aussi le nombre important (et c’est bien logique) de micros, de caméras et des équipes techniques présente ce soir-là. Une sensation de plaisir mélangée au vide.

Quelques premiers spectateurs osent reprendre des bonnes habitudes en se dirigeant vers le bar et se laissent tenter par une petite bière sous le regard de Chino de Deftones ou des chevelus de Korn, à l’affiche juste au-dessus d’eux et dans la mémoire sonore des murs jaunes autours. Le dispositif d’accueil étant simple mais bien pensé pour le moment. Les spectateurs peuvent boire tranquillement sans masque sur les habituelles tables mises à disposition et segmentées, les toilettes sont eux aussi ouvert. Le système de fléchage à sens unique pour éviter les croisements, indiquant qu’il nous faudra passer par l’arrière en traversant la salle du Club pour arriver sur la droite de la Salle principale.

Les Maux bleus, les croix roses.

Dans la légère brume bleutée, les premières âmes curieuses rejoignent la salle qui n’est alors que peuplée par les équipes régies et quelques caméra-man se préparant pour la retransmission Live. Au sol, des dizaines de croix en flex-tape réfléchissantes roses bien flashy sont posés au sol et indiquent la cinquantaine d’emplacements à adopter pour chaque personne. Ce qui représente une zone d’environ 4m2 par spectateur et c’est dans les clous des recommandations sanitaires, largement suffisant pour bouger les bras sans taper dans le voisin et oser faire un pas de côté et pourquoi pas danser.

Alors on a pu lire beaucoup de choses depuis samedi sur les réseaux et dans différents billets de presse, aussi bien régionales que nationales. Forcément, l’annonce de cette initiative éclaire à contre-courant a ameuté bon nombre de médias moins présents à l’habitude devant et surtout dans la salle.

Nous étions donc un chouilla étonné de la description très morose à la sortie de cette première prestation du vendredi qui a plus mis l’accent sur son public que le show en lui-même. Pour avoir déjà vu le groupe, nous n’avions que peu de doutes sur le rendu et la réception du public malgré la salve de restrictions. Ce samedi, là différence principale étant le public. Un public payant, de passion, et non pas de médias. Aussi, ce show n’était plus victime du syndrôme « répétition générale ». Ce deuxième concert en 24h de Lyre Le Temps nous donnera raison, un public de passionnés fait aussi un concert et sans lui, point de salut. Une composante essentielle quelle que soit la jauge.

A 17 h 00 pétante, tous les spectateurs ayant répondu présent (et ayant acheté chacun un billet au tarif unique on ne peut plus social de 10€ l’unité) sont bien là et chacun se tient à quelques centimètres près sur sa petite croix. On regarde le sol, on se regarde, on se retourne dans cette marée bleue dans l’attente d’une lumière chaude, d’un son ou de quelque chose qui nous réveillera de ce rêve clinique. La sensation est, on le confirme, assez déroutante durant les premières minutes, d’autant plus que l’on a connu de soirées assez folles dans cette salle très souvent bondée et chaleureuse. Passer de 900 personnes à une soixantaine d’âmes perdues, ce n’est définitivement pas la même ambiance c’est sûr, mais chaque groupe vous le dira. Jouer devant 50 spectateurs à fonds sera toujours plus plaisant que de ne pas arriver à captiver 800 personnes pendant une heure de set.

Concert masqué, oh hé oh hé.

Soudain, la brume bleue se dissipe et les lights s’allument, les regards se tournent enfin vers la scène. La chaleur, la vie ré-apparaît.

Arrive sur un tempo endiablé les locaux de Lyre Le Temps. Petite marque locale qui monte, LLT c’est un bouillon taille chaudron de cultures d’antans à base d’électro Swing festif mêlant des instrumentations modernes et old-school. Des tempos physiques ou la ronde basse fait place soudainement à la contre-basse et ou des salves de cuivres accompagne les vocalises de son chanteur dans un esprit Parov Stélarien.

Plus de 10 ans après ses débuts, le groupe originaire de Strasbourg nous embarque dans une heure montre en main de swing. Une locomotive émotive ou les scratchs invoquent les esprits actifs Hip-Hop tandis que les fantômes de Benny Goodman et Percy Mayfield hantent les plafonds de la scène, regardant leurs progénitures avec malice. Une heure d’ambiance type année folle ou le terme de « prohibition swing » fait sens à nouveau en écho avec l’actualité.

Porté par son leader Ludovic Schmitt alias Ry’m, dont il est strictement impossible de ne pas être touché par sa sincérité dès qu’il porte voix au micro. Le frontman hyperactif du groupe rappelle évidemment le contexte de ce concert, les enjeux qui l’entoure et la réactivité ainsi que l’envie folle qu’il a fallu mettre en œuvre pour permettre à tous d’être ici ce soir.

Pourtant, ce concept monté en six-quatre-deux n’a rien d’un concert « au rabais ». Lyre Le Temps est venu bien en forme, remonté comme jamais après plus de deux mois de confidences en studio et avec « presque » tout le matos scénique (minus des choristes et cuivres comme lors de leur dernière prestation en 2019 ici même). En réalité, LLT s’était préparé à l’exercice de style depuis plusieurs mois, devant initialement enregistrer à La Nouvelle-Orléans en début d’année, le groupe a donc su parfaitement balancer son set et son énergie entre les dizaines de silhouettes immobiles mais ondulées. Portant attention à chaque âmes, dont celles mobiles mais statiques, ces caméramans de la fosse et ces visages d’amis, de fans à travers les quatre panneaux LCD qui diffusaient en continu sur les côtés de la scène, les réactions de ceux-ci en direct. Un exercice largement réussi pour l’ensemble hormis quelques coupures de connexions lors de la soirée. Une générosité savamment dosée.

Au sortir, c’est un excellent show « best-of » à cœur ouvert qu’à pu donner le groupe. Faisant bien évidemment la part belle à « Clock Master » le dernier album en date, nous avons aussi eu droit à la reprise du le classique « Hit the Road Jack ». A noter aussi, une belle surprise avec un petit inédit puisque le groupe a joué pour la première fois le titre « I’m Not A Robot » , clippé et sorti justement pendant cette période de confinement et à travers ses dizaines « Studio Dessing » dont l’incroyable série s’acheva ce soir là à la laiterie.

Started from the Dressing Room now whe Here.

Et pour clôturer cette folle aventure, de l’envie, il en a fallu pour persuader l’un des cofondateur de la fameuse salle strasbourgeoise, Thierry Danet, de conclure ce revenir pour jouer en direct sur les planches de la mythique scène strasbourgeoise. Un tour de force réalisé en quelques jours, par amour, par passion, mais aussi par esprit de contradiction. Histoire de prouver l’impossible et de mettre en avant cette urgence et l’impossibilité de pérenniser un tel évènement. Un cri dans la nuit, « nous sommes vivant mais pour encore combien de temps »?

Aussi, lorsque le centre de ressources de La Laiterie, qui l’héberge, a rouvert ses portes, le 2 juin, il a convaincu le directeur, Thierry Danet, d’achever son projet de « Studio Dressing » sur scène, pour poursuivre le dialogue engagé avec le public. « C’est un peu comme ramener ces milliers de gens qui m’ont suivi depuis mon dressing sur la scène de La Laiterie, estime Ry’m. Ces trois concerts, qu’on produit sans gagner un sou, c’est un symbole pour montrer qu’on arrive à créer des choses en relation avec le public. C’est aussi assouvir un besoin essentiel de monter sur scène. »

Pour rappel, comme pour de nombreuses salles, le budget de l’association Artefact vient piocher essentiellement (à hauteur de 75 %) dans la billetterie, mais aussi les annexes (bar et vestiaire notamment). La Laiterie ayant une cadence assez « stakhanoviste » en plus avec une belle moyenne de 150 concerts programmés chaque année, la salle a donc du faire avec l’annulation et le report d’une soixante de dates sur la fin d’année 2020, mais aussi sur 2021. Un gros manque à gagner qui à nécessiter le recours au chômage partiel pour une partie de l’équipe.

Le temps presse.

In fine, nous ne partageons pas le même ressenti que ce qui a pu être écrit pour exemple dans la presse régionale présent la veille. L’expérience déroutante au début, relevant plus de la déclaration d’amour et de l’envie d’exister, plus qu’une « étrange performance d’art contemporain ». Même si l’exercice de style paraît novateur, aussi bien de par les mesures de distanciation que par son intimité clinique, nous avions gardé tout du long, notre sourire et cette envie première. Celle qui nous a fait venir sur le site. Voir simplement un concert, retrouver des habitudes, combler un vide.

Derrière cette belle parenthèse emmitouflée de normes moroses et après le plaisir du concert (car plaisir on le répète il y a eu!) c’est une autre réalité qui tape à notre cornée dès que les lumières se rallument. L’opération portée par la fougue de Lyre Le Temps si elle peut apparaître pour le groupe comme un beau tremplin médiatique vue la couverture de l’évènement (on n’avait jamais vu autant de journalistes à la Laiterie de mémoire), peut aussi un exercice risquée à court terme. Il serait totalement injuste de cataloguer le groupe dans les prochains mois comme « celui qui a joué pendant le confinement » ou de lui reprocher d’attirer justement les lumière et invoquer un « simple coup de com » comme montage premier ou unique de l’évènement. NON !

Le magnifique monstre créé par La Laiterie est une sorte de charmant « Frankenstein ». Une création inédite, que personne ne souhaite se voir « reproduire », partageant la laideur liée à l’actualité et la beauté d’un savoir-faire à base de bricolages volontariste et d’une passion débordante. A  la divulgation des premiers clichés sur les réseaux sociaux, nombreux furent les aficionados de concerts à aller de leurs commentaires qualifiant de « triste » l’évènement qui sur le papier et même dans nos propres clichés, apparaît évidemment comme « froid » et loin de l’ambiance retranscrite habituellement dans un tel lieu. Et on peut le comprendre aisément, personne ne souhaite pérenniser la chose.

Invité par Rym’ à venir prendre le micro sur scène, Thierry Danet qui se tenait comme ses collègues, sagement derrière nous, masqué et à l’écoute, sur sa petite croix une bonne partie du concert s’engage alors vers la scène. Figure mythique de l’hydre à trois têtes de cette direction historique, le grand bonhomme aux costumes est pourtant rare devant la lumière. La situation donnant une importance supplémentaire aux mots qui vont suivre.

Il le martèlera encore ; « Ces trois concerts, comme un symbole de la reprise après le coronavirus, ne donneront probablement pas lieu à une tournée ; impossible de rentabiliser un show au public si restreint. L’objectif était de retrouver la scène et faire revivre les lieux avec un geste militant. »

Retour à la réalité.

Après une courte session de « questions/réponses » en direct avec les internautes, un jeune homme dans l’audience prend alors la parole pour saluer l’initiative et avouer non sans émotion et tant que fan du groupe, un simple mais inédit plaisir d’être là, en communion restreinte. Confirmant notre avis sur le ressenti différent du concert par rapport à la veille. Un concert et une connexion comme il semble ne l’avoir jamais vécu auparavant, incomparable à 1000 spectateurs mais d’une intensité folle, un pont commun malgré les barrières multiples.

Après des derniers applaudissements, le petit public quitte alors calmement la salle, toujours dans le respect de gestes barrières pour laisser un break bien mérité au groupe qui enchaînera une grosse journée marathon avec un autre set tout aussi important une petite heure plus tard. La seconde vague du jour.

Au sortir de la salle, les spectateurs, de petits curieux mais surtout des amoureux de la musique avec un grand M en manque de concerts, n’hésiteront pas à aller féliciter l’équipe et à souhaiter un retour à la « normale » le plus vite possible. Des propos faisant eux aussi écho au dernier sondage IFOP en partenariat avec WeezEvent paru cette semaine et qui montre bien en avant cette « misère culturelle » vécue depuis le confinement. Ce serait 93% des sondés qui ressentiraient un manque d’activités culturelles depuis le début de cette pandémie.

Aux portes, les habituels visages qui accueillent les spectateurs les nombreux soirs de ces semaines paraissant si lointaines déjà, portent des feuilles imprimés proposant un questionnaire maison avec des propositions, des solutions bis pour envisager des alternatives pour la rentrée. L’autre vrai cri d’alarme.

Les questions listées portent sur l’appréciation des conditions d’accueil, des mesures sanitaires liées évidemment au concert du soir, mais aussi de manière plus ouverte sur des propositions ou envies des spectateurs quant à des solutions bis, des concerts « à défaut de » pour la rentrée, toujours compromise.

 Thierry Danet ramenant comme promis l’affiche qui passera pour signature (après lavage des mimines) chez les spectateurs patients. Tandis que de l’autre côté. Généreux jusqu’au bout, le staff du groupe viendra à la rencontre des spectateurs à la fin du concert pour proposer gratuitement de repartir avec une version CD du dernier album en date « Clock Master ».

Le concert de Lyre Le Temps était à la fois le spectacle le plus intimiste de l’année, le plus touchant et le plus triste à la fois. Triste car il n’est finalement qu’une belle illusion, une image d’Épinal d’un sujet qui ne devrait pas exister comme tel, qui n’a pas vocation à l’être, mais qui est sublimé par l’actualité et ses acteurs. Un superbe concert ou l’on en sort déboussolé, car on ne sait finalement pas quand on pourra y remettre les pieds en dehors des conditions imposées par cette impossible réalité.

Une impossible réalité. A l’image de la prestation burlesque des trublions de trublions de Flamings Lips, déjà largement habitués aux grandiloquentes mises en scènes. Les américains sont apparus dans le « Late Show » de Stephen Colbert avec des Bubble Balls afin de remédier de se moquer eux aussi de l’actualité et à cette impossible équation qu’est la cohabitation entre la distanciation sociale et le spectacle.

Silence, on coule.

Dans les faits le « El Famoso » décret « déconfinement » du 12 mai reste encore à l’heure actuelle et pour l’intégralité des acteurs du spectacle vivant, un épais nuage gazeux, toxique même encore peut-on l’avouer. Et avec comme timonier de ce bateau ivre, Franck Riester qui soyons honnête, n’est pas franchement le capitaine de navire qu’on souhaiterait dans une telle situation, la croisière ne s’amuse définitivement plus. Et même si les indicateurs sanitaires sont de plus en plus rassurants, sans une décision franche et claire et un décret rectificatif, ce sont des milliers d’emplois et des centaines de structures qui risquent tout simplement de couler. Si un mastodonte du secteur comme Live Nation est en train de vaciller et ne s’en cache même plus, vous imaginez bien que la situation n’est guère mieux pour le reste des acteurs à tailles plus modérés et moins diversifiées. C’est simple, pour rester aux États-Unis, c’est aujourd’hui près de 90 % des salles indépendantes qui sont tout simplement menacées. La problématique n’est donc pas restreinte qu’à la France seule.

Au moment où nous écrivons ces quelques lignes, l’état vient de débloquer 15 milliards pour l’aéronautique, une non-surprise en soit certes. Mais encore une fois, aucune nouvelle pour le secteur culturel, comme bien trop souvent mis en coin. Faudra t-il attendre un drame comme pour l’abandon du secteur hospitalier pour relever un secteur déjà en tension ces dernière années suite notamment aux attentats ?

On se répète mais, rendre l’accès aux sites culturels c’est aussi rendre une part de vie aux français. Histoire de « vivre » comme avant, de bouger, transpirer, renverser sa bière, crier « A poil! » au bassiste, s’agglutiner devant le stand de merch’, philosopher sur un B-side obscure avec un fan plus hardcore que vous, partir chercher des jetons pendant la partie molle du set, découvrir son nouveau groupe préféré en première partie, perdre sa voix pendant le rappel… Plein de belles choses.

On croise les oreilles.